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dimanche 23 mars 2014

Les 3 M


Je rêvais de Nord, je rêvais d’eau, les deux rêves se sont télescopés aux Territoires du Nord-Ouest.
À Yellowknife, le Capitaine m’a dit : « Il y a trois sortes de personnes ici : des missionnaires, des mercenaires et des mésadaptés, des gens qui sont nulle part à leur place. T’es dans quelle catégorie? »
J’avais envie d’y répondre : Aucune, je suis en train de rêver.
Ben des Amérindiens font partie des mésadaptés, ici comme ailleurs nulle part à leur place. Une femme m’a dit : ma grand-mère avait honte d’être Amérindienne, ma mère avait honte, pis moi aussi. Quand j’étais petite, je me frottais la peau pour devenir plus pâle. C’était pas cool d’être Amérindienne. Ça m’a pris du temps à guérir.
Au centre-ville, les toilettes des restaurants sont tout le temps barrées. Y ont-tu peur qu’on leur vole leur marde? Ben non, c’est pour pas que les Amérindiens y dorment. Ou qu’ils s’y lavent, pour essayer de devenir Blancs. D’ailleurs, c’est au A&W qu’il y a le plus d’Amérindiens, et si tu veux avoir les clés des toilettes, faut que tu les demandes au plus ÉNORME agent de sécurité de tout Yellowknife. CQFD : Va te blanchir ailleurs.
C’est cosmopolite ici, tellement. J’aurais pas pensé. Mais pas le cosmopolitisme montréalais. En partant, en plus du français et de l’anglais, y a neuf langues officielles, juste pour les Amérindiens, les Métis et les Inuits, qui sont 52% de la population. Et y a plein de Philippins et de Chinois, de Somaliens. Faudra ben qu’un soir un Somalien me raconte la ronne qui l’a mené au 60e parallèle.
Un après-midi sur le bord du Frame Lake. La lumière est tellement belle, l’air scintille, vibre doucement. C’est Folk on the rocks. Un gars joue du piano, à la Satie. Des enfants de toutes les couleurs dansent ensemble. Games without frontiers. Je suis tellement heureux que j’ai envie de pleurer. Je me dis que maintenant, c’est correct, je pourrais mourir. Comblé. Pus de regrets.
Une telle plénitude. Comme une récompense de la vie pour avoir arrêté de boire, pour essayer d’être un bon gars. Mais les récompenses, ça existe pas. Des tonnes de bien meilleures personnes meurent tous les jours sous les mitraillettes de la connerie. Alors je meurs pas, tu penses. Pas avant d’avoir serré la main au poisson inconnu (Stenodus leucichthys), d’avoir revu mes amours.

Après l’ouvrage quand je rentre chez nous, Saint-Ex et LaFontaine se télescopent. Je croise souvent des renards, ça ramène invariablement mes pensées  à mon tit-gars, on avait bossé ensemble sur sa présentation orale du Petit Prince. Mais les renards me demandent pas de quelle planète je viens, ni si on y trouve des poules. Et pis y a les corbeaux, vraiment énormes, très bigues, que les corneilles ont l’air d’être des colibris à côté de… Quel chant horrible, la honte de la corporation des oiseaux... jusqu’à ce que tu découvres de quoi ils sont vraiment capables.  Les renards parlent pas non plus aux corbeaux. Yellowknife, anyway, c’est pas une place de fromages. Par contre, le brochet est on ne peut plus frais.

Les couleurs de Yellowknife




Il y avait vraiment, avant, une tribu qu’on appelait les Couteaux Jaunes, ici à Yellowknife. Ils ont presque été exterminés par les Côtes de chien et depuis, les survivants se sont plus ou moins assimilés aux Chipewyans. Aujourd’hui dit-on, un autre groupe Déné a pris leur place et cherche à acquérir l’appellation Yellow Knives.
Avec Debbie vendredi, on a mélangé les traditions culinaires, on a créé un plat indien, doublement indien, le curry de caribou aux navets, désormais appelé le curybou. Ah la cardamome, verte ou noire, hum, Dieu tenait décidément la forme quand elle l’a inventée. Elle était vachement inspirée, plus que le jour des caries en tout cas.
Debbie est une américaine été élevée à Yellowknife il y a 40 ans. «Il y a avait un seule famille noire à l’époque, se souvient-elle, celle de Monsieur Green On trouvait ça drôle.» Aujourd’hui, Yellowknife est d’un cosmopolitisme impressionnant, dans la lignée finalement de ces grosses villes de l’Ouest comme Winnipeg ou Calgary. Nous sommes plus au Nord et c’est tout. On dit qu’il y a à Yellowknife des gens nés dans 108 pays.
Shirley est directrice générale d’une compagnie de taxi. Les dernières années, elle a eu des chauffeurs de Somalie, Liban, Pakistan, Iran, Hongrie, Grèce, Serbie, Croatie, Zimbabwé, Égypte, Érythrée, Corée, Vietnam… Elle a eu des Indiens, mais pas d’Amérindiens. On dirait que c’est pas une job qu’ils font ici, comme agent de sécurité d’ailleurs. Mais il y a une Inuite qui est répartitrice. Toute petite, elle doit mesurer cinq pieds et deux, et elle a eu sept enfants avec un Somalien, qui sont souvent des grands jacks secs. J’aimerais bien voir leurs enfants! Somalinuitiens?
Plusieurs de leurs enfants ont été élevés dans la culture et la foi de leur père. « Moi j’ai perdu ma culture, qu’elle m’a dit la petite madame. Ma mère a été dans les pensionnats et elle a désappris sa langue, alors elle a pas pus me l’apprendre. Au moins, quelques-uns de nos enfants auront la culture d’un de leurs parents.» Le gars a amené trois de ses enfants en Somalie l’an dernier. Du sub-arctique au semi-désertique, du Grand Lac des Esclaves aux déserts de sel, d’une économie à l’autre, méchant choc. Quoique, la plupart des Amérindiens que j’ai rencontrés sont plutôt tiers-mondistes, même s’il doit bien en avoir dans la classe moyenne amérindienne et élevée. La récurrence de disparitions et de meurtres de femmes autochtones signifient bien leur statut.
Depuis que je suis ici, j’ai croisé quelques couples hétérogènes. Ce sont toujours des Blancs qui sont avec des femmes de couleurs, jamais le contraire. Ça a peut-être à voir avec la survie, l’idée d’un pourvoyeur mieux adapté à la société nord-américaine.
Pas de grandes démonstrations à faire avec ce texte.
Juste dire bonjour, esquisser les mouvements de culture, leurs mélanges. Dans ce dernier cas, je souhaite juste qu’on en garde le meilleur de deux. Comme le curybou, les franges à la Daniel Boone sur la kippah, le shamanisme Gwich’in/ serbe et le country croate.