mardi 3 mai 2016

Jack est scrap 6O2/7

Guy travaillait sur un chantier puis disparaissait comme il disparaissait également de sa maison, abandonnant sa femme et sa petite fille. De ci de là, des passages aux urgences des hostos, aux cellules de dégrisement. Mais le gris était tenace et la honte était lourde.
«Ici, dit Guy en levant d’abord les yeux vers le secrétaire et le dirigeant de l’assemblée puis vers les autres, les gens disent qu’il faut toucher le fond avant de pouvoir remonter. Mais tu peux toujours descendre plus bas. C’est quoi la vraie limite de la dégradation? J’étais rendu comme un ver dans le fond d’une bouteille de téquila mais j’aurais peut-être ben pu continuer à boire de même pendant 30 ans.»
« Mais j’ai arrêté, pis j’ai pas d’explication sur pourquoi ni comment j’ai réussi. La vie en moi en a eu assez. J’ai été voir Frank P., que je connaissais déjà, et en qui j’avais confiance. Il est devenu mon parrain. J’ai passé 10 soirées de suite avec lui. Frank parlait d’être honnête, envers soi d’abord, pis de reconnaître nos fautes. Il a dit de tourner la page sans tenter d’arracher les autres qui avaient été écrites avant. Je buvais encore, mais y avait comme un processus d’amorcé, comme si je me détachais de la passion de boire.»
Guy raconte ensuite qu’il est parti 10 autres jours camper seul dans le bois, sans boire ni même manger. Dire qu’il en ressortit comme un homme nouveau tiendrait du romanesque ; mais, puant la fumée, boursouflé de piqûres d’insectes, la tête qui lui tournait, ce fut néanmoins un Guy soulagé et confiant qui retrouva ce jour-là sa femme et son enfant, sa vie.
Il s’est rallié à eux, à leur bien et à leur épanouissement, il s’est connecté à la simplicité. Au ministère des Transports, il a sollicité voir un gars qu’il avait déjà déçu plus d’une fois. Mais le gars lui a fait confiance et lui a trouvé ce travail sur les traversiers. Guy vogue sur le Dehcho, parfois sur la Peel. Il est content la plupart du temps.
«Je suis devenu le passeur des eaux, dit Guy, toisant l’assistance avec un rare et magnifique sourire le temps de ce mot un peu énigmatique.» Il redevient plus sérieux : «Ça fait deux ans que je bois plus. Je suis pas sauvé, y a pas de salut. Même si tous les jours se ressemblent, chaque jour tout recommence, et tu ne dois pas oublier d’y mettre ce qu’il faut de courage, de joie et de gratitude.»

«Le cancer a emporté Frank en mars dernier. J’aurais aimé qu’il soit ici pour le remercier encore une fois. C’était un grand bonhomme. Je suis prêt à faire pour quelqu’un d’autre ce qu’il a fait pour moi.» 

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