vendredi 1 avril 2016

Jack est scrap 6N4/7

Elle était par contre plus discrète sur son amérindianité; ou peut-être faut-il imputer cette apparente pudeur à la brièveté de votre relation, qu’on qualifiera éventuellement d’amourette; bien plus long fut le chagrin qu’elle généra.
Il faut dire que ce n’était pas simple. La grand-mère paternelle de Nelly était un Irlandaise qui faisait la cuisine au port de Sept-Îles et avait marié un Indien de Mani-utenam. Ses grands-parents maternels étaient l’une de Wendake - un peu wendate, un peu on ne sait trop-, l’autre, innu de Pessamit.
Nelly avait grandi à Sainte-Foy, où son père, Victor, était luthier. L’intelligence et l’aisance de la jeune fille à se mettre de l’avant avaient été remarquées assez tôt. Elle avait reçu un support financier de sa communauté d’origine pour poursuivre ses études au Collège privé André-Grasset.
(Les correspondances entre Sophie et Nelly étaient ahurissantes. Elles avaient toutes deux étudié à Grasset et, vu leur âge, probablement en même temps. Leurs pères étaient tous les deux morts d’une broncho-pneumonie consécutive à l’ Alzheimer, à environ huit mois de distance.
Rencontrer Sophie et Nelly la même année, à 4000 kilomètres de Montréal, devait forcément contenir un sens; mais celui-ci t’échappait. Hypothèse A : Sophie était une pratique pour Nelly. Hypothèse B : Nelly serait une pratique pour euh… Annie? Hypothèse C :The torture never stops.)
(Malgré tes tendances au commérage et ton désir de sonder plus profondément cette coïncidence inouïe, jamais tu n’oseras demander carrément à Nelly si elle avait connu Sophie.)


Lors de ses études universitaires, dans un premier temps, Nelly avait appliqué son impressionnante capacité de travail et son intelligence carrément fulgurante à ausculter le rôle des femmes dans les sociétés autochtones. Puis, se servant entre autres des travaux de Bachelard, Koumen-Haefitz et Jaggerson, elle avait analysé leur imaginaire. Nelly Mckenzie avait investigué les interrelations entre la femme, la nature et la parole. C’était, entre autres, l’utilisation métaphorique des éléments de la nature pour représenter leur corps et leur fonction sociale.
Dans l’Une, les matrices communicantes, elle avait été encore plus loin.
Elle avait répertorié dans les contes et légendes des signes émergeants des mutations physiologiques, sociales et environnementales – la pollution, le réchauffement- et même des allégories des interventions obstétricales.
Nelly avait par exemple identifié dans les contes des Premières Nations de trois différentes provinces l’apparition d’un personnage précédemment inédit, un genre d’ogre qui représentait selon elle le phénomène des femmes autochtones disparues et assassinées. Évidemment, ça avait été contesté. La pollution, la violence, tout ça était identifié sans filtre et de manière lucide dans le corpus des chanteuses autochtones, protestait-on. Nelly n’en avait cure. Chez ces mêmes chanteuses et dans d’autres pratiques orales, littéraires, l’inconscient manifestait ces transformations de l’homme, de la nature et de la parole, toutes choses d’un même tissu.

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