mercredi 28 octobre 2015

Jack est scrap (1/7)

T’as 52 ans, tu restes dans un sous-sol, une fois sur trois t’as de la misère à bander. Pourquoi une femme s’intéresserait à toi?
À moins que ce soit une immigrante du Tiers-Monde… Ou une folle? Quand t’additionnes les deux, ça fait tout de même un pourcentage jouable.
La femme dans ton lit est manifestement de la deuxième catégorie. Une bobo d’Outremont, deux chars, une maison à la campagne avec des antiquités. Et comme ça, sur un coup de sirroco dans le cerveau, elle a traversé le Canada pour vérifier si t’es l’homme de sa vie. Toi. Toi, avec ta bedaine et tes dents jaunes, ton revenu de classe moyenne inférieure, ton organe de classe inférieure moyenne, tes ambivalences, ton insécurité, ton besoin pitoyable d’affection.
Mais la crise de folie de Sophie est finie. La pénétration est autorisée mais les caresses post-coïtales découragées. Tu peux être sûr qu’elle manquera pas son avion de retour. Sa valise est proche de la porte, prête en permanence.
Elle était arrivée à Val-David le lendemain de ton départ pour les Territoires du Nord-Ouest. Tes meilleurs amis étaient devenus les siens. Elle avait entendu parler de toi comme d’un alcoolique fini qui avait trouvé la rédemption après 25 ans de défonce, un aventurier délirant mais comique et responsable. Un Jack London rose peut-être, cette connerie? Un boute-en-train mélancolique, un Jack Kerouac sédentaire?
Tu ne savais pas encore tout ça mais déjà, tu regardais ses photos sur Internet, et tu rêvais à elle. Tu l’avais croisée dans une fête lors d’un bref retour au Québec et vous vous étiez épiés mutuellement sans le savoir. Puis vous aviez commencé à correspondre sur Facebook… et vint ensuite Skype les courriels, le téléphone. Matin, midi et nuit. Très vite, vous aviez atteint un niveau de romantisme déraisonnable. Sophie te voyait dans sa vie, dans sa maison, le pilier de sa famille reconstituée. Elle t’avait même appelée pour te dire qu’elle avait récupéré les droits d’auteurs de son père, l’auteur d’Un 18 juillet à Sanchez, le fameux roman sur le massacre guatémaltèque. Manière de te dire que, si tu voulais, tu pouvais abandonner ton travail et aller vivre avec elle. Son corps réagissait physiquement quand elle pensait à toi, qu’elle disait.
Et t’avais tout coup gobé, connard, au point où, dans le miroir, tu te voyais désormais, ravi, avec un nouveau regard, avec ses yeux quoi, un rebelle finalement sage à sa manière, un modèle existentialiste, un fou altruiste. Et t’avais fini par croire que, oui, tu méritais une femme plus jeune et plus riche qui t’ouvrirait son cœur et ses cuisses.
Et Sophie avait décidé d’aller te rejoindre à Yellowknife. Valider l’amour, quitte à repartir le clito sous le bras. Le plus grand blind date pancanadien de l’Histoire!
Une fraction de seconde parfois, quand même, te réveillant de ton bonheur, tu te disais : «Ça se peut pas, quelqu’un qui partirait des Laurentides comme ça pour venir me voir à Yellowknife, 5200 kilomètres plus loin, faut fatalement qu’elle soit folle! Ça se peut pas…»
Mais vous vous enivriez l’un l’autre de romantisme, deux cinéastes pour le même plan con, la même séquence inconséquente. Ce serait coupé au montage. Vous étiez conscients qu’il y avait un risque, que la réalité pourrait ne pas être à la hauteur du rêve. Mais, honnêtement, ça semblait si peu probable. L’humour, les valeurs, l’affect, l’attraction physique, le momentum, tout était là.
Les probabilités, en voici le résultat. Elle dort habillée à l’autre extrémité du lit, enveloppée individuellement dans sa propre couverte monoplace. Loin. Vraiment, vraiment loin. Elle ronfle parfois doucement, de manière un peu aigue. C’est mignon. Et toi tu fais de l’insomnie. Et tu te demandes par quel bout la prendre. Quoi faire. L’attitude. La supplier. La manipuler. La faire chanter. La battre froid. L’essorer jusqu’à ce qu’elle t’avoue pourquoi elle ne t’aime pas. Te convaincre que ça ne sert à rien de savoir. L’impressionner. La faire rire. La remettre dans l’avion. Boire. Commencer dès maintenant le deuil. Te pénétrer de la conviction que tout le monde est interchangeable et que tu en rencontreras une autre, plus belle, et plus intelligente, plus fine et plus généreuse.
De toute façon, elle a même pas de totons.
Mais t’as jamais autant désiré une femme. Dieu qu’elle est belle, là, dans ton lit, avec son corps blanc et filiforme qui fait ressortir un cul d’enfer sous son visage d’ange. Des taches de rousseur, oh merci mon dieu, et des yeux si verts et si beaux, peut-être qu’en les observant longtemps, on finirait par y trouver des étoiles de mer. Ou un pays?

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