mardi 11 août 2015

Jack est scrap 6f/7

-       Tich’aàdii?
Le vieux, interloqué, regarde Martha. Georges intervertit parfois le South Slavey et le Tlicho. Le South Slavey est sa langue maternelle, mais il l’a perdue au fil de ses années de pensionnat. Quand il en est revenu, il a fini par en récupérer des rudiments, surtout lorsqu’il est devenu sobre, mais c’est dans les faits, il connaît davantage le tlicho, qui est la langue autochtone la plus parlée aux Territoires du Nord-Ouest.
Devant l’incompréhension du vieux, George soupire et prononce en anglais, du bout des lèvres et en regardant au ciel : Animaux.
Martha traduit : Ahsii yagundih. Tich’aàdii, c’est en tlicho.
Le vieux acquiesce.
Chercheurs, caméraman, technicien du son, habitants de la communauté, nous sommes près d’une dizaine de personnes dans un royaume des moustiques marécageux, avec des épinettes et des peupliers décatis ou carrément couchés, des callas des marais. Tom Norwegian, le vieux trappeur, est le centre d’attention. Il est voûté mais imposant et robuste, grand, avec encore presque tous ses cheveux, peignés vers l’arrière. Il est une des personnes dont nous recueillons le témoignage sur les transformations du paysage, de la faune et de la flore.
Tom est très sérieux. «Ici explique-t-il en désignant de ses larges mains l’endroit où nous nous trouvons, c’était une butte haute de quatre mètres. Les caribous venaient brouter le lichen. J’ai longtemps chassé ici, mon seta (père) aussi, le sien avant lui, et bien d’autres avant eux. »


Il parle aussi des chûa –les oiseaux : « Le matin, le soir, on venait ici, on voyait les ts’íts’ehgîa (mésanges à tête noire), les gódi (cardinaux) et les góhtsih denítåe (merle). Toujours, on entendait leur chant. C’était la colline aux oiseaux, ça allait ensemble, c’était une seule chose. Si mon père venait ici aujourd’hui, il se rendrait compte à l’instant que quelque chose n’est pas normal.»
-Par contre, dit Martha, en désignant dans un arbuste un petit oiseau à la tête noire rayée de blanc, aux pattes rosées, on en voit de plus en plus.
Un bruant à gorge blanche.
Tom acquiesce, l’air songeur et triste. «C’était pas là avant, murmure-t-il.»
La majeure partie de l’équipe de tournage et des gens de la communauté retournent au village en VTT alors que Martha, Lars, George et moi revenons à pied.
«Ce qui était au Sud émigre vers le Nord, explique Lars. Les plantes, les oiseaux, les insectes…»
- Alors, dis-je, c’est qu’un simple déplacement. Y a pas de drame.
- C’est pas aussi simple. Un des problèmes est que les divers éléments d’un même écosystème se déplacent rarement à la même vitesse. Tout est désorganisé. Comme le bruant de tantôt, qu’on ne retrouvait auparavant qu’au Sud et qui n’y sera sans doute jamais plus. Les insectes dont il se nourrit dans le Sud ne sont pas encore arrivés ici et ne viendront peut-être pas non plus. Alors il mange quoi, le bruant?
-C’est une génération sacrifiée. La suivante sera peut-être mieux adaptée.
J’ai toujours la bouffonnerie à fleur de langue. Une seconde nature.
Un moment de silence, au bout duquel je demande : «Ce qui est au Sud va au Nord. Et ce qui est au Nord?
- Je crois pas qu’il y ait beaucoup d’espoir. Mais qu’est-ce que j’en sais…
-Ce qui était au Nord disparaît. Pour l’instant…


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