dimanche 24 mai 2015

Jack est scrap 6e1b/7

- Ce qu’il y a de vraiment désagréable avec la souffrance lance Lars, c’est qu’en plus d’être pénible, elle est inutile.
Comme si Lars s’immisçait dans la rêverie de George et le narguait. Il n’y a que lui pour se permettre une parole si cruelle, que lui encore pour que son interlocuteur en perçoive malgré tout la bienveillance, si rugueuse soit-elle. Docteur Lars et son remède de cheval.
George revient des abysses et se retourne lentement vers nous. Un sourire s’esquisse sur ses lèvres puis disparaît. «Je me rappelle Murray, un mécanicien de Norman Wells, dit-il. La mort de son père lui avait été insupportable. Il voyait jamais le bout de son deuil, le moment où il cesserait d’y penser. Murray a même commencé à prendre des antidépresseurs. Ça faisait peut-être huit mois qu’il était bien quand la nouvelle a sorti. Son père, qui avait été un militant pour le respect des Traités, avait abusé de presque 10 enfants dans la communauté, dont Murray et sa sœur.»
Personne ne parle plus.
J’interviens : Quel regard il a posé sur ta douleur? Il a eu une peine profonde durant des années et tout d’un coup, il se rend compte qu’il a eu mal pour un salaud. Quoi, il s’est mis à avoir de la peine d’avoir eu de la peine? À se sentir coupable et/ou à ressentir de la haine?
-Il y a un enseignement à tirer de la souffrance, postule Lars.
Je le picosse : « Oui, une migraine, c’est comme un diplôme d’études postsecondaires, et un cancer du cerveau, c’est un post-doc. La seule leçon qu’on peut tirer de la souffrance, c’est comment l’éviter à l’avenir, au pire, comment mieux l’endurer.»
- Ben c’est déjà pas mal, fait Burt.



- Peut-être qu’il faudrait départager la souffrance physique de la douleur morale.
- Oui, surenchérit Burt. Qu’est-ce qui fait le plus mal, que ton fils soit en prison pour 15 ans en Colombie ou avoir les hémorroïdes?
Lars et moi on s’esclaffe mais Burt poursuit sérieusement : «Dans son livre sur Dostoïevski, Igor Volguine a écrit que la souffrance est de nature spirituelle. Il n’y a pas d’antagonisme entre chair et esprit : l’esprit lutte avec l’esprit. Pour Dostoïevski, l’homme ne devient complet qu’avec la souffrance. C’est elle qui fait de lui une personne. La souffrance rapproche l’homme de tous ceux qui souffrent sur terre. »
On se regarde. Personne d’entre nous n’a jamais pris Burton pour un simple bouffon, mais on est quand même étonnés. Il n’est pas le genre à faire de l’étalement littéraire.
-       Faut voir, réplique George après un moment. Soit t’apprends et tu te rapproches des autres, soit c’est le naufrage.
Je cite à mon tour une ancienne lecture dont j’aurais bien de la peine à préciser l’auteur. «La deuxième Noble vérité de Bouddha, c’est que la souffrance vient de l’avidité et de la soif. La soif de plaisirs, la soif de devenir ou, au contraire, la soif d’annihilation.»
-Ouais, Bouddha et Dostoïevki, même combat rigole Lars. Sérieusement, je suis sûr que si Bouddha avait passé une seule soirée avec ce vieux facho orthodoxe de Dostoï, c’est lui qui aurait fait une crise d’épilepsie. Et qu’est-ce qui est arrivé à Murray, George?

- En fait, c’est assez drôle, compte tenu du fait que Murray était pas quelqu’un de vraiment original. À la fin de l’été, un soir, Floyd Roland était encore premier ministre, Murray est allé déterrer son père sans se cacher de personne. Sur le Dehcho, il a mis son père dans un canot rattaché à son bateau à moteur par une corde de 10 mètres. Il a aspergé le canot et son père d’essence. Il y a mis le feu et vogué sur le Dehcho jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien derrière lui.
Et le lendemain, Murray est parti, et on ne sait pas ce qu’il est devenu. Il y en a qui disent qu’il s’est suicidé, d’autres qu’il travaille dans un garage en Colombie Britannique. 

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