vendredi 19 septembre 2014

Jack est scrap (4B/7)

Il y a des alcooliques abstinents qui, malgré tout ce qu’ils ont vécu d’obsession pour la boisson, s’imaginent pouvoir comme ça se reprendre une ou deux bières impunément. Toi, tu sais très bien, toi, que tu prendrais pas qu’une bière ou deux bières. Ce que tu ignores par contre, c’est si tu repartirais sur la brosse seulement un an ou si ce serait deux ans.
Mais être sobre, c’est, au fond, la chose que tu voulais faire avant de mourir.  Savoir comment c’est de n’être ni saoul, ni lendemain de brosse, ni les deux en même temps. Évacuer l’obsession. Avoir 20 jours d’abstinence de suite, soit plus que dans toutes les 15 dernières années confondues. Savoir qui t’es devenu. Est-ce que c’est plus drôle? Est-ce qu’on est plus intelligent? Est-ce qu’on comprend mieux? Est-ce qu’on aime plus?
Alors un dimanche au Rainbow Valley Group, dans un sous-sol d’église qui pourrait être n’importe où en Amérique, tu déballes ton histoire. Ils sont là, Don, Jane, Lars, George, des bandits, des sans-abris, des richards, des quadraplégiques, des rougeauds, des costauds, des p’tits gros, des délabrés, des abîmés, des couperosés, des mal habillés, des ressuscités, des survivants, des que tu regarderais de haut et qui te sourirais quand même, ils sont là et ils t’écoutent. Tu leur racontes ta rencontre,  leur dis ce bonheur à pleurer d’avoir trouvé et perdu l’âme sœur, tu leur dis à quel point t’es tombé de haut. Ton ressentiment. Les défauts que tu lui cherches à Sophie, qui adouciraient ta peine. Tu lui en veux pour ta propre erreur finalement, celle d’avoir complètement embarqué dans ce conte de fée. Pourquoi t’es pas capable de juste la laisser aller sans en faire un drame? Elle a pas été méchante. Et il y en d’autres.


T’es capable de te différencier de toi-même, assez pour observer ces mécanismes et les identifier pour ce qu’ils sont. Des mécanismes, Des illusions. Diminuer l’autre pour se rehausser. La hantise de l’abandon. Du rejet.
Parfois, une autre partie de toi prend le dessus, plus sage, mais si fragile et si ténue, un autre Toi qui accepte la fuite du bonheur et qui sourit à l’impermanence. Une échappatoire peut-être, une attitude démissionnaire, pas impossible, mais une force, certainement.
Mais cet autre toi, il est à naître et la gestation est indéterminée.
Lars est impassible. George te sourit. «J’ai vu, leur expliques-tu, un dessin d’humour en m’en venant. C’est un papillon au volant d’une auto, qui se fait arrêter par un policier. Le policier lui demande son permis de conduire et le papillon le lui donne mais sur le permis, c’est la photo d’une chenille. « J’ai changé, explique le papillon.» »
Les gens rient un peu.

«Mais moi, je me regarde tous les matins dans le miroir depuis 10 000 ans et c’est toujours la même hostie de gueule de chenille que je vois. Pis je vois pas le jour où ça va changer, fa que, j’ai pu tellement envie d’avoir de miroir. Et ça me fout la honte d’avoir une peine si profonde pour une telle connerie. J’en ai entendu ici parmi vous raconter des affaires autrement plus tristes, des vraies tragédies. Mais de le savoir, ça me console pas, je relativise pas plus. Je suis comme impuissant.»

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