lundi 8 septembre 2014

Jack est scrap 4A/7

Sophie est partie voilà trois mois déjà mais le deuil se poursuit. Le cadavre prend toute la place et ça sent pas bon. Votre correspondance s’est effilochée comme peau de chagrin. Tu crois pas pouvoir la reconquérir mais tu lui envoies tout de même des courriels enfiévrés où t’essaies de lui montrer que tu lui caches ton désespoir. Subtil, non? Des fois que ça la touche... T’es prêt à n’importe quel mensonge qui la ramènerait, pourvu que ça épargne ta dignité. Mais en fait, tout cela est très honteux et infantile.
Ses courriels, à la Sophie, sont d’une affligeante platitude, d’un ton un peu exaspéré et condescendant. T‘aurais bien voulu qu’au minimum, elle cherche à te consoler, te décrypte son désaveu, mais elle tente surtout de minimiser l’impact de son passage dans ta vie, d’effacer ses traces. Elle fait l’économie du plus élémentaire protocole de politesse; elle ne te salue même plus, ne signe pas ses courriels. Elle repeint un clown de Muriel Millard par-dessus le Klimt  que constituait la fresque de votre correspondance amoureuse. T’en arrives au point où tu balances ses courriels dans la poubelle sans les lire, ce qui est à la fois force et lâcheté.
Tu lui achètes des jolies boucles d’oreilles et les lui postes. Probablement davantage un cadeau que tu te fais à toi-même plutôt qu’à elle, pour créer l’illusion que tu n’as pas d’amertume, que tu acceptes ce virage abrupt du destin, ce rêve d’amour crevé, qui s’est dégonflé comme une balloune émettant un bruit grotesque et vulgaire. Un cadeau pour clore l’épisode en beauté. Tout est kismet ma sœur. J’accepte cette vie et je poursuis mon chemin en toute sérénité. Sérénité mon cul. T’es pas à la hauteur mec.  Pour le rôle du Bouddha arctique, désolé mon gars, tu feras pas le casting.


Les meetings, c’est pas à priori le dévidoir à logorrhée des Roméos bedonnants ou des Don Juan saignants. Mais t’as jamais été assez jamais été aussi proche de recommencer à boire, alors c’est le moment de partager, sans prendre de gants, sans jouer les victimes. Cru. Vrai. Maintenant. Les nuits blanches s’enfilent les une au bout des autres jusqu’à former un grand corridor trop éclairé d’hôpital psychiatrique où on t’enfermeras sous peu. Tu te vois comme ton chum Léonard, rapatrié de force dans son pays, sanglé dans une civière, assommé d’anxiolytiques. Ou comme le missionnaire Petitot, une figure légendaire des Territoires, qui fut un temps lui aussi interné à Montréal. Ben non ça arrivera pas, mais avec ta tendance à la dramatisation, tu ne saurais te contenter d’une peine ordinaire, ça prend une souffrance qui a de l’envergure, une souffrance qui en jette. Eh, dis, tu l'as vue ma super peine? La classe, non?
Mais comment se délivrer des nuits blanches? Tu imagines les belles canettes de bière métalliques avec une jolie buée, le liquide qui descend dans ta gorge et dissout l'insomnie, la peur et la misère…

Aucun commentaire:

Publier un commentaire