dimanche 31 août 2014

Jack est scrap 3G/7

Lars avait vu la moitié de sa famille se repaître d’infamie et patauger dans la dégénérescence. Il ignorait le rôle précis de l’alcool dans cela mais après quelques saouleries adolescentes, il s’était bien juré de ne jamais boire. C’est dans un cocktail à Copenhague qu’il reprit contact, pourrait-on dire, avec ses origines. Une vodka. Pour d’autres, la déchéance s’étend sur 20, 40 ans. La sienne fut fulgurante. Quatre ans. Sous l’influence de l’alcool, il laissa remonter à la surface le chaos qu’il avait jusque-là tenu si savamment enfoui. Un sabotage furieux mais systématique. Attila goes Arctic. Chaud le pergélisol. En feu la banquise. Quatre ans après cette vodka, il devint un temps pensionnaire du département de psychiatrie du Chinook Regional de Lethbridge.
Il fallut encore à Lars cinq ans et deux séjours en centre de désintox pour retrouver la sobriété et un certain bonheur. Malgré le temps passé, malgré une réputation fortement endommagée, il aurait pu retourner dans le secteur de la géographie. Mais il avait réalisé au sein des Ivrognes Invétérés que ses marathons académiques et ses ambitions professionnelles, s’ils lui avaient permis de s’échapper du lumpen prolétariat et de nourrir sa soif de connaissance, étaient essentiellement une quête éperdue de l’affection de son père, de la réalisation des fantasmes de ce dernier, ce père qui, bien qu’il fût mort depuis plus d’une décennie désormais, était bien vivant et opératoire dans son schéma mental.
Lars aurait pu retourner dans le secteur de la géographie; il effectuait occasionnellement quelques contrats pour des gens à qui le reliait une estime mutuelle, mais il devint boulanger. Et c’est lui que, pour des raisons obscures, tu choisis comme parrain, comme improbable parrain, le Lars plutôt bourru et aussi taciturne qu’Adam, qui coupait à la racine la moindre de tes esquisses de spéculation métaphysique pour la ramener à la plus simple expression, suivant de manière quasi fanatique un des préceptes favoris des II : Keep it simple.
Souvent songeur, empreint de gravité, le Lars savait quand même provoquer l’hilarité. Son jeu favori consistait, en pleine réunion, au vu et au su de tous, à courtiser Jane, mais toujours en s’adressant à son mari. «Don, tu devrais pas laisser ta belle femme venir dans des réunions d’alcooliques, surtout avec une robe aussi courte. Ce sont des gens qui ont le péché dans le sang. Pense juste à moi par exemple. Je suis un Danois, et nous les Danois, on est les Italiens de l’Arctique. On est vraiment cochons.»
Ou alors il s’adressait directement à Jane, mais en lui parlant uniquement de son mari. «Jane, est-tu encore heureuse avec lui? Nous sommes seuls, tu peux te confier à moi.» C’était le seul à qui Don laissait passer de tels commentaires.

2 commentaires:

  1. "Nous les Danois, on est les Italiens de l’Arctique. On est vraiment cochons" ! Génial ! Ta plume est excellente... Bons vibes du sud. Diego.

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  2. À Reykjavik, fin août, il y a un Festival du bacon. Et il vient d'où leur bacon? Ben sûr, du Danemark. Ça s'invente pas.

    jp

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