mardi 8 juillet 2014

Jack est scrap (3b)

Je me plaisais à imaginer une barge de transport de marchandises renconvertie en serre flottante voguant sur le Grand Lac des Esclaves, sur le fleuve Mackenzie, amarrant dans chaque communauté. Je la voyais bien verte et dense sous le soleil, une vraie petite jungle mais ordonnée, flottante et nourricière.
Hay River et la queen de l’agriculture des TNO, Jackie Milne, nourrissaient mes rêveries vertes. L’industrie de la pêche et le transport maritime ont connu un net déclin et à Hay River; des bateaux abandonnés végètent dans les champs. Jackie a initié un marché fermier sur un de ces bateaux qui, lui, rouillait à la marina.
À Yellow les Couteaux, au contraire, ce sont des maisons qu’on a mises à l’eau, amarrées entre les îles Musher et Latham. Ces maisons flottantes, héritage pionnier et hippie, toutes colorées, sont belles et fascinantes, constituent ce qui est finalement le plus beau quartier de la ville. Le Old Town et ses architectures modernes, le Peace River Flats et le Woodyard valent de belles ballades; autrement, le centre-ville est plutôt terne, laid. Mais on goûtera le surréalisme d’y marcher à deux heures du matin, seul comme après un cataclysme nucléaire, sinon quelque renard vaquant à son agenda mystérieux. La prégnance de la nature est le bonheur de cette ville. Ce sont ces renards, ces lacs bordés de sentiers, ces collines pleines d’imprévus et d’histoires, cette baie enfin, qui nous appelle au Grand Lac des Esclaves, dont l’immensité est imperceptible vue de Yellow. Il y a ici une tension perpétuelle entre l’espace orchestré par l’homme et la souveraineté de la nature.
Une bombe à retardement menace constamment ce havre. Dans l’ancienne mine Giant, à quelques kilomètres de la ville, se trouvent 237 000 tonnes de dioxyde d’arsenic, congelés sous terre à perpétuité. Perpétuité, tu parles. Pas assez long (dixit Comanche Moon).
Depuis quelques années déjà, je rêvais de Nord, je rêvais de l’eau, les deux rêves s’étaient télescopés aux Territoires du Nord-Ouest. J’y étais pas depuis trois jours que le Capitaine Kevin m’avait dit : « Il y a trois sortes de personnes ici : des missionnaires, des mercenaires et des mésadaptés, des gens qui sont nulle part à leur place. T’es dans quelle catégorie? »
J’avais envie de lui répondre : Aucune, je suis en train de rêver.
Catégorie mésadaptés, les Amérindiens tiennent le haut du pavé, exilés en leur propre terre. Ils boitent, au propre et au figuré. Une femme m’a dit : ma grand-mère avait honte d’être Amérindienne, ma mère avait honte, pis moi aussi. Quand j’étais petite, je me frottais la peau pour devenir plus pâle. C’était pas cool d’être Amérindienne. Ça m’a pris du temps à guérir.
Au centre-ville, les toilettes des restaurants sont toujours barrées.  S’agit-il d’une épidémie de coprokleptophobie, ou peur du vol d’étrons? Mais non, c’est pour pas que les Amérindiens y dorment. Ou s’y lavent, pour essayer de devenir Blancs. D’ailleurs, c’est au A&W qu’il y a le plus d’Amérindiens, et si tu veux avoir les clés des toilettes, tu dois les demander au plus COLOSSAL agent de sécurité de tout Yellowknife. CQFD : Va te blanchir ailleurs.

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