jeudi 22 mai 2014

Jack est scrap (2c/7)

Ta peine est à la mesure de ta déception. Et de ton ego. La classe mondiale. Mais à travers ton auto-apitoiement, tu trouves le moyen de t’interroger. Sophie, elle, comment se sent-elle, la pauvre folle? Combien cuisante doit être sa déconvenue. Elle était presque convaincue d’avoir rencontré l’homme de sa vie, elle était déjà en train de se demander ce qu’elle allait faire pour passer le temps avant que tu reviennes.
Sophie s’est faite appâter par l’amour, entourloupée par l’aventure, enfirwapée par la littérature. Et elle est tombée dans un traquenard du Nord. L’évidence, c’est qu’elle t’aime pas. Elle baise c’est clair, elle baise, une copulation sans tendresse, génitalo-génitale. Mais elle t’aime pas. Elle te sourit parfois, elle ne repousse pas ta main quand tu prends la sienne. Mais elle t’aime pas. Parfois, elle te regarde même pas quand tu reviens du travail. Elle est à la limite de te trouver répugnant, vu qu’elle est quand même pas pour se détester  -instinct de survie oblige- d’avoir été aussi profondément conne d’être accourue dans le fin fond du Canada rencontrer un authentique gagne-petit mal vieilli. Fallait voir sa mine consternée quand elle a mis les pieds dans les bureaux de la feuille de chou où tu travailles, avec le fouillis, les piles de journaux jaunis et écornés, les poubelles qui débordent, les bacs à récu gras et crottés. Le soir en faisant à manger, elle fait le bilan de ses économies, calculant si elle ne pourrait pas doubler son nombre de rendez-vous mensuels avec son psy. Parce que quand même, que fait-elle à Yellow les couteaux?
Mais tout ça, c’est pure hypothèse. Car ici et plus tard, tu ne peux que supputer. Sophie a troqué sa spontanéité, ses traits d’esprit et ses promesses de bonheur contre ce type de silence qu’on dit prudent. Elle qui te racontait le père de sa fille et l’homme qui lui a succédé, qui l’aimait mais sans jamais l’avoir présenté à qui que ce soit comme sa conjointe. Elle qui te disait son célèbre père dur à aimer, foudroyé par un cancer, elle qui te contait son journal soutenu à bout de bras durant deux ans et qui l’a laissée épuisée. Elle, enfin, qui, avec sa parole, t’emmenait dans les bois après la pluie, pour une balade avec son chien, qui mettait sa tête sur tes genoux pour que tu joues dans ses cheveux, qui t’assurait que tu ne connaîtrais jamais femme plus insatiable en amour.
Quelle illusionniste, cette petite. La femme qui vend du vent. La madame Reemax des châteaux en Espagne.
L’ironie –prévisible-, c’est qu’en très peu de temps, tu ne sauras plus qui elle était, ce à quoi elle ressemblait, ce que vous avez dit ou fait. Il ne reste d’elle, visuellement, que cette singulière polymorphie. D’une photo à l’autre, jamais elle ne se ressemblait. Ce n’est que lorsqu’on l’avait devant soi que toutes ses facettes se juxtaposaient… Sophie s’estompe, s’efface et se fantômise. Elle se fond désormais dans la longue lignée de tes amours tous croches, elle s’inscrit dans le catalogue des deuils amoureux, douloureux et puérils, oh combien inutiles.



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